Enregistrer fiche après fiche
noms, dates, lieux,
intervalles de silence,
pas à pas reconstruire;
entre les lignes, se souvenir.
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J’ai découvert ce fichier, 121 tiroirs en acier, 185 646 fiches de réfugiés espagnols il y a maintenant plus de trente ans.
Pendant plus de trente ans, il m’a guidée dans les archives de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).
Ce fichier a été numérisé et mis à la disposition de tous le 30 mars 2026. Je le lui devais, je l’ai accompagné cette fois aussi longtemps que je l’ai pu. Mais je n’ai rien accompli seule et ce fichier le murmure. Il n’est pas seulement une liste de noms, il raconte une communauté, un effort collectif de reconstruction après la perte d’une guerre, après l’exil, une attention au maintien de ce qui est le nous, dans l’intervalle des fiches.
Leur rebords incarnent les mains qui les ont manipulées, à la recherche d’un nom, de quelqu’un, d’un effort collectif, humain, des agents aux archivistes.
Entre les fiches, les onglets de l’ordre alphabétique, entre les fiches les couleurs vives des trombones en plastique qu’utilisent les archivistes, geste de délicatesse pour regrouper deux fiches après avoir enlevé doucement les trombones en acier dont la rouille attaque le papier.
La fiche est un espace normé, restreint. Elle impose une forme fixe, comme celle du poème, un nombre de lignes, un espace…puis tout déborde, on ajoute ici et là, on improvise. La fiche devient un collage, un caviardage partiel.
Abstraites, les références, les numéros qui ne s’adressent qu’à l’archiviste pour lui dire où se trouve le dossier (celui dans lequel on verra la photographie, le visage), puis une identité, une personne. D’abord, quelqu’un. Ensuite la trace de l’exil, une date toujours (ici 1939, posée sur le côté, sans intitulé), une date.
Et la vie, le ou les métiers, les mariages, les adresses, des notes qu’il faut décrypter CR pour carte ou certificat de réfugié (1953, 1956 puis 1960) puisque ces fiches racontent la reconstruction, la vie qui se poursuit jusqu’à la fin du statut de réfugié, ici le retrait inscrit en orange, celui qui marque la démocratisation de l’Espagne. La fin des notations sur la fiche, de l’écriture du poème. Mais pas celle de l’archive, conservée toujours pour l’histoire et la mémoire.
Ces fiches le plus souvent bilingues, écrites d’abord en espagnol puis en français, disent le passage d’un pays à l’autre, d’une vie à l’autre. Elles parlent aussi de ceux qui les établissent, elles disent que ce sont, eux aussi, des réfugiés espagnols, qui ont, eux aussi, une fiche, un dossier, une carte de réfugié comme José Ester Borras.
Ces réfugiés établissaient aussi des fiches, de couleur bleu vert, pour ceux dont ils avaient appris, dans la presse de l’exil, le décès en déportation.
Des fiches, comme des plaques funéraires. Pour se recuellir et ne pas oublier.