Chercher, écrire ?
Poétique machine
11 février 2026
Aucun commentaire
N’apprends jamais à écrire à la machine où tu finiras secrétaire, disait mon grand-père.
De lui j’ai gardé cette machine à écrire Erika produite à Dresde par Seidel & Naumann à la fin des années 1920. C’était un des premiers modèles portables européen. La machine voyage dans une valise en cuir et était très prisée par les étudiants, écrivains et… secrétaires. Elle était réputée pour sa frappe nette et sa mécanique fine. Elle avait de fort belles touches en verre cerclées d’acier. On a pu dire que le son des Erika des années 1920 était l’un des plus harmonieux des machines européennes.
C’est la machine de mes premiers poèmes.
C’est à cette machine que je pensais lorsque je découvris dans les archives, aux côtés d’Anouche Kunth, des liasses de duplicatas de certificats destinés aux réfugiés arméniens. A l’émotion de la découverte des traces des survivants du génocide s’est mêlée la musique des touches, la forme des lettres et des signes de ponctuation, les traces sur mes doigts du papier carbone qui permettait de faire un double, cette si fragile pelure.
C’est la machine de mes premiers poèmes, ma machine poétique. Elle devenait la machine de l’ « authentification inlassable des êtres », forme fixe d’une identité, édifice d’une survie, comme l’écrivit Anouche dans « Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres » (La Découverte.)
Il me restait à faire numériser ces documents, pour que les pelures cessent de s’émietter, pour que, peut-être, des descendants y lisent quelque chose de leurs grands-parents. Il me restait à travailler, avec Dzovinar Kévonian, avec tant d’autres, avec les traces enfouies.